Hériter d’un monde que l’on n’a pas choisi
Qu’il s’agisse de Le Secret des Lucioles, de La jeune fille qui rêvait d’être un lama (et le garçon qui voulait être aveugle), de Nos pères qui sont aux cieux, de I AM MIA, de DRAMA ou encore de A Quiet Life, une même question revient, parfois de manière évidente, parfois de manière plus souterraine : comment vivre avec ce que l’on n’a pas choisi ?
Les personnages héritent toujours d’un monde qui les précède. Ils héritent d’une histoire familiale, d’un territoire, d’une mémoire, d’un rôle social ou d’une blessure. Cet héritage peut être silencieux, invisible, mais il agit sur eux. Ils ne choisissent pas ce qu’ils reçoivent, mais ils doivent décider ce qu’ils vont en faire. C’est peut-être là que se trouve le cœur de mes récits : dans cette tentative fragile de transformer un héritage en quelque chose de vivant.
Écrire depuis les marges
Les personnages qui traversent mes histoires ne sont presque jamais des héros au sens classique du terme. Ce sont souvent des adolescents en décalage, des enfants qui regardent le monde avec inquiétude, des adultes qui ont le sentiment d’avoir raté quelque chose, ou des personnes coincées dans des lieux de passage. Une station-service perdue au milieu d’une plaine, un enclos avec un lama, une maison de village, une route secondaire, un souvenir qui revient. J’ai l’impression d’écrire depuis ces espaces périphériques où les existences semblent banales, presque invisibles.Pourtant, c’est précisément dans ces marges que se jouent souvent les histoires les plus humaines.
Un monde invisible à l’intérieur du réel
Dans mes récits, le réel n’est jamais complètement fermé. Derrière les situations les plus ordinaires circule souvent une autre dimension plus discrète. Parfois c’est la mémoire qui relie les générations, parfois ce sont des souvenirs qui traversent le temps, parfois c’est la perception particulière des enfants. Ce n’est pas du fantastique au sens traditionnel. C’est plutôt l’intuition que le monde possède une profondeur invisible.Un lieu, un objet, une rencontre ou un souvenir peuvent devenir une sorte de passage. Les personnages commencent alors à percevoir que la réalité est plus vaste qu’ils ne le pensaient.Ce mystère n’est presque jamais expliqué. Il ne sert pas à résoudre une énigme, mais à élargir le regard que l’on porte sur le monde.
Ceux qui voient autrement
Ce sont rarement les personnages dominants qui perçoivent cette dimension. Ce sont plutôt les enfants, les adolescents, ou ceux qui vivent en marge. Peut-être parce qu’ils ne sont pas encore totalement enfermés dans les rôles sociaux que la société impose. Leur regard reste poreux, ouvert, capable d’accueillir ce qui échappe aux certitudes des adultes. À travers eux, les histoires cherchent à retrouver une forme de sensibilité au monde.
Empêcher l’oubli
Au fond, ce qui traverse toutes ces histoires est peut-être une même lutte : empêcher que les vies ordinaires disparaissent dans le silence. Mes récits essaient de rendre visibles des existences modestes, de leur redonner une forme de dignité, et parfois même une dimension presque mythologique. Comme si derrière chaque vie, même la plus discrète, se cachait une histoire digne d’être racontée.
Réparer par le récit
Il y a aussi dans ces récits une tentative de réparation. Réparer les héritages brisés, réparer les liens entre les générations, réparer la mémoire. L’écriture devient alors une manière de recoudre ce qui a été coupé, de transmettre ce qui risquerait autrement de disparaître. Raconter une histoire, c’est parfois simplement dire : nous étions là, et nos vies comptaient.
Trouver sa place
Si je devais résumer la raison pour laquelle j’écris, je dirais peut-être ceci : J’écris des histoires sur des personnages qui n’ont pas choisi le monde dans lequel ils sont nés, mais qui cherchent malgré tout une manière d’y trouver leur place. Et à travers eux, j’essaie de rappeler que même les existences les plus ordinaires portent en elles une profondeur invisible, faite de mémoire, de liens et de possibilités de transformation.
Les projets cités :
Beard club
I am Mia
La jeune fille qui rêvait d’être un lama (et le garçon qui voulait être aveugle)
DRAMA (la vie réinventée de Diego)
A Quiet Life
Nos pères qui sont aux cieux
Le secret des lucioles